RV Bonjour Denis Latouche. Merci d’avoir accepté notre invitation à échanger avec nous au sujet de ton parcours professionnel et de la profession d’ingénieur municipal.
DL Bonjour. C’est moi qui vous remercie pour cette invitation afin de vous parler de mon cheminement professionnel et plus particulièrement de la profession d’ingénieur municipal que j’ai exercée durant 37 ans à la Ville de Rimouski et 7 ans à la Ville de Lévis.
RV Peux-tu nous résumer ta carrière?
DL Certainement. J’ai occupé seulement deux emplois au cours de ma carrière professionnelle, tous deux dans le monde municipal : d’’abord pendant 37 ans à la Ville de Rimouski, puis pendant 7 ans à la Ville de Lévis.
En 1976, j’ai obtenu un baccalauréat en génie civil de l’Université Laval. À cette époque, les finissants en génie avaient l’embarras du choix : tous trouvaient facilement un emploi. Le monde municipal m’intéressait particulièrement, notamment parce que mon père, qui a longtemps été conseiller municipal, m’en parlait souvent. C’est ainsi que j’ai accepté, à la fin de mes études, un poste à la Ville de Rimouski.
J’y ai occupé les postes d’ingénieur de projets, de responsable des Services techniques et, pendant 17 ans, de directeur du Service du génie et des travaux publics, qui regroupait les divisions de l’approvisionnement, de l’environnement, du génie, des travaux publics et de l’urbanisme. Dans plusieurs municipalités, ce poste correspond à celui de directeur général adjoint. Le service comptait jusqu’à 175 employés. Au cours de cette période, j’ai également obtenu une maîtrise en gestion de projets de l’UQAR, une formation qui s’est révélée un atout important dans l’exercice de mes fonctions.
Après 37 ans dans le monde municipal, j’ai pris ma retraite de la Ville de Rimouski et je me suis installé à Lévis afin de me rapprocher de mes origines et de mes enfants et de mes petits-enfants. Toujours passionné par ce domaine, j’ai accepté un poste de conseiller en gestion de projets à la Ville de Lévis, où j’ai travaillé pendant sept autres années.
Durant toute ma carrière, je me suis beaucoup impliqué au sien de la régionale de l’ordre des ingénieurs du Québec, notamment comme président, ainsi qu’à l’AIMQ, où j’ai été président, représentant des gouverneurs et membre de l’équipe organisatrice de six congrès annuels.
RV À l’époque quels étaient les principaux enjeux de la profession d’ingénieur municipal?
DL D’abord, il fallait être débrouillard, créatif et imaginatif. À mes débuts, il n’y avait ni traitement de texte, ni ordinateurs, peu d’outils de travail, des ressources limitées, pas d’Internet, pas de cellulaire et très peu d’échanges et de communications avec l’externe. L’ingénieur municipal devait faire preuve d’une grande autonomie et être capable de trouver et d’appliquer des solutions par lui-même. Il était souvent seul devant les nombreux défis à relever. Il devait être un bon généraliste et posséder de solides compétences techniques.
Il devait également faire preuve d’initiative et d’un bon jugement. Les attentes envers l’ingénieur municipal étaient élevées, car on comptait sur lui pour régler les différents problèmes. Il était la référence et l’expert de la municipalité, notamment dans le domaine technique. Il jouissait d’une grande crédibilité et d’une bonne notoriété. Il était apprécié.
Nous disposions de très peu d’information et de références pour accomplir notre travail. Nous nous appuyions sur notre formation, les ouvrages techniques et l’expérience des personnes de notre entourage. Développer des contacts et faire partie d’un réseau d’entraide comme l’AIMQ nous aidait énormément à ne pas réinventer la roue.
Puis est arrivée l’ère de l’informatique. Ce fut une période importante d’adaptation, car les façons de faire venaient de changer et tout commençait désormais à évoluer beaucoup plus rapidement.
RV Y a-t-il une réalisation dont tu es particulièrement fier ?
DL Il y en a plusieurs, notamment ma participation à l’aménagement d’une longue promenade en bord de mer et à la construction d’une salle de spectacles de 900 places.
Aussi, je suis particulièrement fier des trois projets suivants :
La construction d’un nouvel édifice des travaux publics. Depuis très longtemps, la Ville souhaitait construire un nouvel édifice pour les travaux publics. L’ancien, situé dans le centre-ville, était désuet, vieillissant et ne répondait plus aux besoins. Le projet a été une très belle réussite d’équipe. Tout le personnel a été impliqué et consulté. Il a eu un impact très positif sur l’ensemble des employés.
Le projet majeur d’alimentation en eau potable. Nous avons remplacé les sources d’eau de surface, qui causaient des problèmes de qualité d’eau et obligeait parfois la population à faire bouillir l’eau, par des sources d’eau souterraines. Nous avons construit un nouveau réservoir d’eau potable en remplacement de deux réservoirs à ciel ouvert, aménagé des postes de pompage et calibré la pression du réseau en ajoutant plusieurs détenteurs de pression. Ce projet a eu un impact positif sur l’ensemble de la population.
Enfin, le projet d’assainissement des eaux de la Ville. De nombreuses conduites collectrices acheminaient les eaux usées. Il fallait planifier, concevoir et réaliser tout le réseau d’interception de ces conduites, les stations de pompage requises ainsi qu’un site de traitement par étangs aérés. De plus, plusieurs travaux de réhabilitation du réseau d’égout ont été réalisés afin de réduire les eaux parasites.
RV Selon toi, quels sont aujourd’hui les enjeux majeurs de la profession d’ingénierie municipale ?
DL Les enjeux ont beaucoup évolué. Ils sont majeurs et dépassent largement les aspects techniques. Tout change très vite et cela exige une grande capacité d’adaptation. L’arrivée des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle ne fait qu’accélérer cette évolution.
Le champ de responsabilité de l’ingénieur municipal s’est considérablement élargi. Le travail se fait désormais en équipe et dans un contexte multidisciplinaire. Il faut faire preuve d’ouverture et être en mesure de tenir compte de nombreux éléments. Les prises de décision sont plus longues et demandent davantage de patience, puisqu’elles doivent intégrer une multitude de facteurs.
La recherche d’agilité et de performance s’impose de plus en plus, notamment dans la gestion des projets. Il faut maintenant intégrer la gestion des risques et la gestion des actifs.
L’évolution des normes, du cadre règlementaire et des préoccupations environnementales représentent également un défi important. Il y a aujourd’hui une multitude d’éléments et d’intervenants à considérer pour réaliser un projet ou pour apporter des changements. Tout est plus complexe et les décisions se prennent à plusieurs.
Les communications occupent aussi une place grandissante, que ce soit avec les collègues, la population, les personnes élues ou les différentes parties prenantes. Le télétravail apporte également certains défis dans les relations avec les autres.
Enfin, les relations humaines constituent un enjeu majeur. Il faut réussir à recruter du personnel compétent et motivé, à le retenir et à développer un véritable sentiment d’appartenance.
RV En terminant, si tu avais un conseil à donner à un·e jeune ingénieur·e municipal·e, quel serait-il?
DL Il m’est difficile de me limiter à un seul conseil, tant le travail est complexe et les défis nombreux. Je lui recommanderais notamment de développer son savoir être, ses habiletés en communication, sa capacité l’adaptation et sa résilience.
En ce qui concerne le savoir-être, je lui dirais d’être une personne humble, passionnée, collaborative, multidisciplinaire, ouverte, crédible, intègre, fiable, patiente, disciplinée et dotée d’un bon jugement.
Je lui conseillerais également de développer de solides habilités en communication et en relations interpersonnelles. Il est important de savoir bien s’exprimer, vulgariser, échanger et faire preuve de diplomatie.
Finalement, je lui recommanderais de développer sa capacité d’adaptation et de résilience. Il ne faut pas se décourager devant les changements, les lourdeurs administratives et les délais. Il faut demeurer patient, tenace et conserver une vision à moyen et long terme.
RV Merci Denis pour ta générosité, ta disponibilité et pour ces réflexions inspirantes.
DL Merci à toi. Ce fut un réel plaisir d’échanger avec l’AIMQ et de revenir sur ces années consacrées à l’ingénierie municipale.