L’espace public — rues, parcs, places, réseaux de transports et bâtiments — est le théâtre de la vie collective. Essentiels au bien-être et à la santé, ces lieux se veulent accessibles et utilisables par tous gratuitement et sans but lucratif. Or, les femmes y rencontrent encore des obstacles spécifiques.
Repenser l’aménagement des espaces publics à partir de leurs réalités permet ainsi de mieux répondre à la diversité des besoins. À cet égard, l’accessibilité universelle est une approche structurante pour développer des environnements inclusifs, sains et sécuritaires.
Historiquement, les municipalités ont été conçues à une époque où les femmes étaient largement confinées à la sphère privée. Les milieux urbains ont donc été pensés principalement en fonction des besoins et usages masculins. Aujourd’hui encore, les femmes1 vivent des obstacles spécifiques à leur mobilité, leur perception de sécurité et leurs responsabilités quotidiennes, lesquels influencent leur présence dans l’espace public et leur manière de l‘utiliser.
Pourquoi les femmes vivent différemment l’espace public
Encore aujourd’hui, il est statistiquement documenté que les femmes assument une part plus importante des responsabilités domestiques et familiales2. Cette réalité façonne leur manière d’utiliser l’espace public. Leurs trajets quotidiens sont souvent complexes, marqués par une succession de destinations, l’accompagnement de proches ou les déplacements avec une poussette. Cette chaîne de déplacements plus fragmentée exige des réseaux de transport continus, accessibles et sécuritaires, conditions qui ne sont pas garanties dans tous les milieux de vie.
À ces contraintes s’ajoute une préoccupation accrue pour la sécurité, tant pour elles-mêmes que pour les personnes qu’elles accompagnent. Ceci façonne fortement l’usage des espaces publics : se sentir à l’aise de marcher, d’attendre le transport collectif ou de traverser un parc représentent autant de situations pouvant accroître le stress et l’anxiété, limiter la participation sociale ainsi que les occasions d’activité physique3.
Quelles utilisations pour les aménagements en place ?
Les caractéristiques physiques des espaces publics déterminent qui les fréquente, comment et pour combien de temps. Observées à travers le prisme de l’accessibilité universelle, plusieurs inégalités vécues par les femmes deviennent particulièrement visibles.
Dans les rues et les réseaux de transport, la continuité des trottoirs, la qualité de l’éclairage et la sécurité des traverses sont déterminantes, puisque les femmes marchent et utilisent davantage le transport collectif 4. Des parcours interrompus, mal éclairés ou encombrés rendent ces déplacements plus exigeants et parfois dissuasifs. Si elles sont proportionnellement moins nombreuses à utiliser le vélo, ce n’est pas par désintérêt, mais souvent en raison d’infrastructures jugées insuffisamment sécuritaires, notamment lorsqu’elles se déplacent avec un enfant5.
Dans les parcs et espaces verts, les différences d’usage sont aussi marquées. Les femmes les fréquentent moins que les hommes, tant en matière d’occurrence que de durée. Elles y occupent aussi moins de superficie et y pratiquent peu de sports6. Cette situation s’explique en partie par une structuration encore largement centrée autour d’activités sportives surtout pratiquées par des hommes. Leur présence dans ces lieux est aussi souvent orientée par le fait qu’elles y accompagnent des enfants : elles privilégient alors des espaces permettant la surveillance, favorisant les échanges sociaux et les activités physiques moins structurées.
Par ailleurs, certains équipements essentiels, trop souvent relégués au second plan, influencent fortement l’usage de tous les lieux publics. L’absence de toilettes publiques accessibles, de haltes allaitement ou de zones de repos limite le temps passé dans l’espace public et constitue un frein concret à l’inclusion.

La mobilité des femmes est davantage influencée par les personnes qu’elles accompagnent. © Ariane St-Louis, 2026
Quels gestes poser ?
Les Municipalités disposent de leviers concrets pour réduire les inégalités d’accès et d’usage des espaces publics. À cette fin, l’accessibilité universelle offre un cadre structurant pour guider l’aménagement et la gestion des espaces publics. Elle devrait être priorisée, particulièrement dans les quartiers socioéconomiquement défavorisés, car les iniquités d’accès y sont souvent amplifiées.
Voici quelques actions à retenir :
• Supporter des chaînes de déplacements diversifiées en accordant de l’attention aux infrastructures qui soutiennent les transports actifs et collectifs, tant vers les pôles d’emploi que vers les services de proximité;
• Améliorer la convivialité et la sécurité des parcours par des traverses piétonnières protégées, un éclairage continu et des pistes cyclables protégées;
• Aménager les sentiers et les terrains des parcs et espaces verts selon les principes du design universel7 et miser sur des espaces multifonctionnels avec du mobilier sportif amovible, des zones d’ombre et une bonne visibilité ;
• Ajouter des toilettes publiques universellement accessibles, dès la planification des projets ;
• Assurer un entretien rigoureux des voies piétonnières en toute saison : une surface mal déneigée ou dégradée devient rapidement un facteur d’exclusion.

Aucun banc ni abris pour améliorer le confort de l’arrêt d’autobus. © Ariane St-Louis, 2026
Planifier autrement pour plus d’équité
La planification intégrée est un autre levier robuste. En considérant les enjeux de genre, de mobilité, de sécurité et de santé dès la planification des projets, les Municipalités peuvent concevoir des environnements plus cohérents dont les capacités seront accrues. Une démarche d’analyse différenciée selon les sexes (ADS+) peut s’avérer utile à cet égard.
La participation citoyenne est tout aussi essentielle. Impliquer des femmes de divers horizons dans les démarches de consultation permet de mieux comprendre les usages réels et les obstacles vécus. Des outils simples peuvent soutenir les équipes municipales dans l’évaluation des projets et assurer que les aménagements répondent réellement aux objectifs d’inclusion. La consultation des autorités de santé publique peut également enrichir ces démarches.

Une rampe d’accès permet de monter facilement le palier avec une poussette. © Ariane St-Louis, 2026
Des bénéfices pour toute la population
Favoriser l’équité dans l’espace public ne relève pas uniquement d’une question de genre. Les principes d’universalité qui soutiennent ces actions profitent à l’ensemble de la population. En améliorant la mobilité, la perception de sécurité et l’accès aux lieux, on soutient l’adoption de saines habitudes de vie, la participation sociale et la vitalité des communautés.
Pour être véritablement équitables, les aménagements doivent toutefois tenir compte de la diversité des corps, des usages et des responsabilités, notamment celles assumées par les femmes. Les conditions qui rendent l’espace public plus accueillant pour les femmes contribuent à créer des milieux de vie plus inclusifs, dynamiques et résilients pour l’ensemble de la population.
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1 Le fait d’être femme se rapporte ici au genre, lequel fait référence aux attributs sociaux, comportementaux et culturels, tout comme aux attentes et aux normes associées au fait d’être un homme ou une femme.
Le genre est indépendant du sexe.
2 Labesse et St-Louis (2024). Des espaces publics plus égalitaires et inclusifs pour les femmes, OPUS 12 [En ligne] https://www.inspq.qc.ca/publications/3592
3 Ibid
4 Ministère des Transports. Guide d’analyse du genre adapté au domaine des transports [En ligne]. Montréal (Québec) : Ministère des Transports; 2019. Disponible : http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/401241 6
5 Labesse et St-Louis (2024). Des espaces publics plus égalitaires et inclusifs pour les femmes, OPUS 12 [En ligne] https://www.inspq.qc.ca/publications/3592
6 Ibid
7 https://societelogique.org/design-universel/