Sécheresse au Québec: Une réalité qui s’impose

Janie Masse-Dufresne, ing.
Professeure en génie de la construction à l’École de technologie supérieure – Membre de l’Institut AdapT
Florent Barbecot
Christin Müller, chercheuse
Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère à l’UQAM
2025

L’été et l’automne 2025 auront marqué un tournant. Longtemps perçu comme à l’abri des pénuries d’eau, le Québec fait face à une sécheresse historique. Après deux années déjà difficiles, plusieurs municipalités ont dû imposer des restrictions sévères à la consommation d’eau potable : interdiction d’arroser les pelouses, réduction des usages extérieurs et, dans certains cas, approvisionnement d’urgence par camions-citernes. Résultat : un signal clair sur la vulnérabilité de nos réseaux municipaux, souvent conçus dans un contexte d’abondance hydrique.

Le phénomène dépasse toutefois l’alimentation en eau potable. Alimentées par les changements climatiques et la pression croissante sur les ressources, les sécheresses gagnent du terrain partout au pays. Elles exercent une pression sur l’agriculture, entraînant des pertes importantes, et accentuent le risque de feux de forêt dans plusieurs régions. En août 2025, 71 % du territoire canadien présentait des conditions anormalement sèches, selon Agriculture et Agroalimentaire Canada1.

Dans l’Est, le Canada atlantique a connu l’un des mois d’août les plus arides : certaines régions n’ont reçu que 15 mm de pluie — contre une moyenne de précipitations de 110 mm en août. Résultat : 84 % des terres agricoles du Québec et de l’Ontario étaient touchées. Ce constat dépasse même nos frontières. Le plus récent rapport2 des Nations Unies sur les zones de sécheresse met d’ailleurs en garde : sans réduction des émissions de gaz à effet de serre et une adaptation accélérée aux changements climatiques, ces crises pourraient bien devenir la norme plutôt que l’exception.

Comprendre les causes physiques de la sécheresse

La sécheresse n’est pas un événement ponctuel, mais le résultat combiné de plusieurs facteurs hydrologiques et météorologiques. Au Québec, la cause première est souvent le déficit de précipitations, qui réduit l’alimentation des cours d’eau, des lacs et rivières et des réservoirs.

Lorsqu’il pleut peu ou pas, les bassins versants se drainent lentement : les eaux souterraines maintiennent à elles seules un certain débit de base des rivières et des niveaux dans les plans d’eau, tandis que l’humidité des sols est progressivement consommée par l’évapotranspiration. Ce drainage entraîne une baisse progressive des débits et niveaux d’eau, tant en surface que dans les nappes souterraines, et de petites pluies espacées ne suffisent pas à reconstituer ces réserves.

À cela s’ajoute un deuxième phénomène aggravant : l’intensité accrue des précipitations. Lorsque la pluie tombe rapidement et en grande quantité, une part importante ruisselle vers les rivières au lieu de s’infiltrer dans le sol. Cela entraîne des crues soudaines, mais sans véritable restauration de l’humidité des sols ni recharge des nappes.

L’hiver 2025-2026 sera donc déterminant. Au Québec, la fonte printanière joue un rôle dominant dans la recharge des nappes souterraines. Une bonne couverture de neige pourrait permettre de reconstituer les réserves naturelles et d’espérer un printemps et un été plus abondants en eau. À l’inverse, un hiver marqué par un mince manteau neigeux pourrait entraîner un cercle vicieux : des niveaux déjà bas au printemps, une capacité réduite des eaux souterraines à soutenir les cours d’eau et une dépendance accrue à des précipitations estivales qui, si elles restent rares et intenses, ne parviendraient pas à rétablir durablement les réserves. Une sécheresse prolongée pourrait alors s’installer.

Niveau anormalement bas du fleuve Saint-Laurent,
une situation préoccupante pour les prises d’eau
potable des municipalités. © Ville de Repentigny

Terres agricoles asséchées, témoignant d’un déficit
important de pluie. © Dreamstime

Se préparer autrement : mesurer, comprendre, anticiper

Si le climat nous échappe, la gestion de l’eau, elle, peut s’améliorer. La première étape consiste à renforcer la prise de données. Trop peu de municipalités disposent aujourd’hui d’un suivi systématique des nappes phréatiques. Un réseau plus dense de piézomètres et de stations de mesure permettrait de mieux comprendre la dynamique locale et de détecter les signes avant-coureurs d’une sécheresse ainsi que les impacts sur les ressources en eau utilisées dans une région.

Des solutions simples existent aussi : installation de compteurs d’eau pour affiner la connaissance de la consommation réelle, suivi du rendement des puits, partage des données entre municipalités et municipalités régionales de comté (MRC).

Du côté agricole, la sensibilisation et la formation demeurent cruciales : irrigation ciblée, cultures plus résistantes, gestion de l’eau de pluie et valorisation des bassins de rétention peuvent faire la différence.

Mais pour bâtir une véritable résilience hydrique, il faut aller plus loin et innover. C’est tout le sens d’un projet pilote mené par une équipe interdisciplinaire d’ingénieur·e·s et de chercheur·euse·s québécois·e·s membres du regroupement CentrEau.

Les bassins de rétention des eaux pluviales contribuent à la recharge de la nappe phréatique,
un atout précieux en période de sécheresse. © Normand Lemieux

CentreEau : l’innovation au service de la sécurité hydrique

Le projet, financé par les fonds d’amorçage CentrEau et l’Institut AdapT, marque une première au Québec : un essai-pilote visant à recharger les nappes souterraines à partir de l’eau de pluie. L’idée est simple : plutôt que de laisser s’écouler cette ressource précieuse, on la stocke temporairement pour mieux recharger les réserves d’eau souterraines en période de sécheresse.

Pour cette première étape, l’objectif est de vérifier si les volumes rechargeables peuvent réellement soutenir les besoins en milieu agricole, tout en s’assurant que la recharge artificielle ne dégrade pas la qualité des eaux souterraines. Plus qu’une solution clé en main, il s’agit d’une preuve de concept qui permettra de déterminer l’ampleur de l’impact possible à l’échelle des bassins versants.

Concrètement, le prototype prend la forme d’une tranchée remplie de matériaux grossiers dans lesquels on achemine de l’eau interceptée depuis les toitures avant qu’elle ne ruisselle. Un premier dispositif est en phase de conception et pourra bientôt être implémenté pour permettre de recharger les nappes souterraines de manière contrôlée.

Des capteurs seront installés sur le site pour mesurer en continu la quantité d’eau infiltrée et sa qualité. Ce projet devrait être installé au bassin versant expérimental de Sainte-Marthe, un laboratoire à ciel ouvert pour tester et adapter cette technologie aux réalités hydrogéologiques québécoises.

Modulaire et reproductible, la solution pourra être déployée ailleurs — dans d’autres régions du Québec ou du Canada — afin d’aider les communautés à mieux faire face aux aléas météorologiques.

Vers une ingénierie de l’adaptation

La sécheresse de 2025 agit comme un électrochoc : le Québec n’est plus à l’abri du stress hydrique.

Face à cette nouvelle réalité, l’ingénierie québécoise a un rôle clé à jouer — celui de concevoir, instrumenter et adapter. En conjuguant données, innovation et aménagement du territoire, il est possible de bâtir une gestion intégrée de l’eau à la hauteur des défis climatiques.

Ce n’est plus seulement une question d’hydrologie : c’est un enjeu d’avenir, d’autonomie et de résilience collective.

 

1 Incendies de forêt | La sécheresse s’aggrave dans l’est du Canada, l’ouest connaît un répit | La Presse

2 Drought Hotspots Around the World 2023-2025

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Christin Müller, chercheuse
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