Société Logique est un organisme à but non lucratif qui promeut le design universel au Québec. Elle permet de relier les personnes handicapées aux professionnel·le·s de l’architecture, du design et de l’aménagement afin de créer des environnements accessibles favorisant la participation sociale de toutes et tous.
Plus d’un·e Québécois·e sur cinq doit composer avec une divergence de ses capacités motrices, sensorielles ou cognitives, ce qui limite son autonomie au quotidien. Cela représente près de 1,9 million de personnes, soit une population comparable à celle de l’île de Montréal.
Une diversité de capacités peu considérée
L’âge et le handicap sont étroitement liés. Si 21 % des Québécois·e·s déclarent une incapacité<sup>1</sup>, cette proportion grimpe à 30 % chez les 65 ans et plus<sup>2</sup>. Or, la population vieillit rapidement. D’ici 2066, les personnes aînées représenteront 28 % de la population, comparativement à 20,8 % en 2024. Le nombre de personnes vivant avec des incapacités ou des capacités différentes augmentera donc inévitablement au cours des prochaines décennies.
Pourtant, les normes, programmes et méthodes d’aménagement classiques tiennent rarement compte de la diversité des capacités. L’organisation de l’espace est souvent pensée pour des adultes sans limitations, reproduisant des biais qui favorisent les hommes cisgenres et les personnes au-dessus du seuil de pauvreté ayant accès à la propriété ou à un véhicule privé.

L’ajout de feux rectangulaires à clignotement rapide (FRCR) peut grandement encourager la marche
chez les personnes qui se déplacement plus lentement. La Ville de Saguenay les a ajoutés sur
le boulevard de la Grande-Baie Sud, une route numérotée achalandée stratégique passant
au cœur du secteur de Port-Alfred. © Société Logique
Ces biais systémiques créent des obstacles dans nos communautés. Les personnes qui se déplacent, communiquent ou perçoivent différemment leur environnement rencontrent davantage de difficultés pour accéder à la ville : déplacements plus longs et plus complexes, accès limité à l’information, participation réduite aux activités sociales, obstacles à l’emploi ou au logement adapté et abordable.
Si certaines personnes auront toujours besoin d’un accompagnement spécialisé, beaucoup pourraient évoluer de façon autonome dans des environnements conçus libres d’obstacles.
Or, ces personnes dépendent encore trop souvent de proches ou de mesures de soutien spécifiques. Collectivement, nous pouvons faire mieux.
Le design universel : une approche inclusive de l’aménagement urbain
Le design universel vise à permettre un usage autonome et simultané des espaces, des objets et des services, quelles que soient les capacités fonctionnelles.
Son objectif principal est l’accessibilité universelle, en tenant compte :
• Des capacités motrices et de dextérité qui influencent la mobilité et la manipulation d’objets. Faciliter les déplacements en fauteuil roulant profite aussi aux personnes utilisant cannes, déambulateurs, béquilles, poussettes ou aux personnes aînées.
• Des capacités visuelles et auditives ou tous les autres modes de perception. Adapter les espaces pour les personnes aveugles ou malvoyantes (repères tactiles, sonores, contrastes visuels) et assurer une redondance visuelle destinée aux personnes sourdes pour chaque signal sonore (alarme, annonce vocale) améliore le repérage pour tout le monde, y compris les gens confrontés à des enjeux de santé temporaires ou tout simplement distraits.
• De la neurodiversité, qui recouvre la variété des fonctions neurologiques et cognitives.
Créer des zones calmes pour les personnes autistes, mais préserver des espaces dynamiques pour les enfants, offre une diversité d’expériences pour toutes et tous. Utiliser des repères visuels abstraits (pictogrammes, coloration distincte) facilite l’orientation des personnes ayant une déficience intellectuelle, des enfants ou des nouveaux arrivant·e·s encore allophones. Les personnes aînées, qu’elles soient touchées par un vieillissement cognitif naturel ou pathologique, ainsi que celles avec des troubles de santé mentale, bénéficient également d’environnements favorables à la neurodiversité.

Un parcours piétonnier exemplaire comme au parc Rockwell, à Québec (stable et antidérapant,
rectiligne, bien délimité, à l’ombre, avec des aires de repos en retrait) peut devenir inaccessible
en hiver s’il n’est pas entretenu. Nos aménagements gagnent à être assez robuste pour tolérer
un déneigement mécanique. © Courtoisie de Vivre en Ville, projet Villes d’hiver pour personnes aînées
Certaines actions ciblent des groupes précis, comme les plaques podotactiles sur une traverse surélevée facilitant les déplacements piétons. D’autres mesures, qui ne sont pas a priori des mesures d’accessibilité, contribuent à l’accessibilité universelle. Par exemple, élargir et positionner judicieusement une fosse d’arbre améliore l’orientation des personnes aveugles et offre de l’ombre aux personnes aînées vulnérables à la chaleur, en plus de faciliter le déneigement en hiver.
La diversité des capacités doit être intégrée à la planification urbaine au même titre que l’âge, l’origine, la langue ou le genre. L’approche ADS+ (analyse différenciée selon le genre et d’autres facteurs d’exclusion), fondée sur une perspective intersectionnelle, permet de mieux comprendre comment ces facteurs influencent l’accès et l’expérience des personnes.
L’accessibilité universelle comme critère de qualité
Bien que des avancées soient observées au Québec (apaisement de la circulation, intersections adaptées, aires de jeux inclusives, arrêts d’autobus accessibles), beaucoup reste à faire et de nombreuses solutions innovantes et reproductibles sont à inventer.
Au-delà des projets exemplaires mais ponctuels, l’approche inclusive doit aussi s’intégrer à la réglementation d’urbanisme ou influencer le cadre normatif. Par exemple, le Tome V traitant de la conception routière présente des difficultés d’application en milieu urbain, où la densité du cadre bâti et la diversité des interactions entre usagers ou véhicules aux masses et vitesses hétérogènes – ainsi que la forte présence de piétons aux capacités variées – conduisent les ingénieur·e·s et architestes-paysagistes à élaborer des solutions au cas par cas.
Plusieurs professionnel·le·s du système routier préconisent l’adoption d’un cadre de conception routière centrée sur la protection des usagers vulnérables, en particulier les piéton·ne·s<sup>3</sup>.
Le développement de pratiques réellement inclusives exige une participation active des personnes en situation de handicap, de leurs proches, ainsi que des professionnel·le·s du soin et de la réadaptation. Les processus décisionnels doivent être ouverts et accessibles, encourageant la participation de profils diversifiés : en organisant des balades exploratoires, menant des consultations hybrides et accessibles, ou facilitant des échanges avec des organismes représentant la diversité (maisons des aîné·e·s et des jeunes, groupes d’entraide pour femmes et migrant·e·s, associations locales de défense et de soutien des personnes handicapées).
Tenir compte des besoins variés des personnes en situation de handicap dans la conception de l’environnement bâti assure à chacun·e un accès optimal à la ville. Dorénavant, c’est l’environnement bâti qu’on ajuste aux capacités de la population pour faciliter leur intégration et leur autonomie, quels que soient les changements de capacités au fil du temps.
L’accessibilité universelle devient ainsi un critère de qualité pour tout projet d’aménagement.
Au-delà du défi technique, cette approche renforce le sentiment d’appartenance, la cohésion sociale et la valeur des activités municipales.
1 Statistique Canada – Enquête canadienne sur l’incapacité, 2022
2 Plan stratégique 2024-2028 de l’Office des personnes handicapées du Québec
3 Association québécoise des transports (AQTr), Franchir un nouveau cap en sécurité routière au Québec, 59 pages
Ressources pertinentes
– Société Logique : Outil d’évaluation du potentiel piétonnier universellement accessible PPassage
– Société Logique et Ville de Montréal (2017) : Fascicule 5 : Aménagement piétons universellement accessible
– Ville de Montréal : Répertoire des pratiques d’aménagement de la rue
– Piétons Québec : Piétons un jour, Piétons toujours : Aménager des rues conviviales et sécuritaires pour les personnes aînées
– COPHAN (2025) : Guide sur l’Accessibilité universelle pour un Québec et un Canada plus inclusif
– INSPQ (2021) : Fiche Opus No 6 : Accessibilité universelle : la conception d’environnements pour tous